27.09.2008

L’abîme

Songe de décadence où les sentiments s’effacent devant le néant et l’errance. La toute puissante Passion est ici irrémédiablement perdue. La chute est profonde. Maintes fois la supplique de l’amant a résonné de ce gouffre béant !

« Jettes donc ici-bas ta voix de lierre qui enserre mon âme dans un carcan de folie ! »

Une bise glacée parcourt mon échine. Mes peines hantent les plus sombres recoins de cette prison intérieure. Désemparée, ma carcasse s’ébranle.

« Je t’implore, ange cruel ! Pourquoi m’as-tu pourfendu de ton trait ailé ? »

Mes sens s’engourdissent peu à peu, et mon âme s’endort…

Jadis, la musique m’enfanta. A présent le silence me tue. Cette douleur que rien n’apaise brûle mon sein. Le joug me pèse ; et je le vois, là-haut. Il me toise ; dans ses yeux crépite un amas de braise.

Soudain le voile se lève. Les torches du solstice caressent mes bras nus. L’âme exhibée aux feux des cirques purs, ma litanie s’évanouie. Déchirant l’Azur, l’Espoir chevauche l’Astre. A ses côté, tu pourfends l’amertume de ton glaive étincelant. Un chant mielleux s’épanche en cascade lorsque tu m’effleures de tes chaudes mains…

Ma tête heurte brutalement le pavé. Ma langue rappeuse risque de m’étouffer. Du sang s’échappe de l’orifice buccal ainsi que deux perles nacrées. Elles plongent dans la source écarlate, ces imparfaites parures d’os. Mon ivresse se noie dans le délire.

« Quel démon me possède et se joue de moi ? »

La fièvre monte, illusion du vaincu. Mon esprit ne parvient plus à s'enfuir, à tromper l'enveloppe et sa pesanteur, englué dans ce malheur.

« N’existe-t-il donc aucune délivrance ? »

Je veux mourir. Me rendre. La vacuité des respirations de ce corps abhorré me pousse à supplier la mise à mort de mon être.

Lorsque j'arpentais encore les chemins de mon enveloppe charnelle, lorsque que mon esprit ne souffrait aucune retenue, souvent je m’envolais avec toi mon ange. La vie était chaude et douce alors. Nous errions dans l’Azur, portés par les aigles agiles à la faveur des vents. Un jour même, tu t’hasardas à toucher la cime de la voûte pailletée d’or. Et je riais.

Mais du fond de cette geôle, cet âge béni s’efface prestement de ma mémoire. De ces catacombes, ma voix ne te parvient plus. Ton reflet disparait lentement. Qu’il est difficile de se relever du coup porté. Peu d'hommes ont véritablement connu l’authentique passion. Peu d’hommes ont véritablement vécu.

J'entends une colonie de vers et de cafards qui rongent les poutres pourries de mon horrible demeure. Mes bourreaux tiennent à poursuivre les tortures de mon cœur et de ma raison. La torpeur s’empare de moi. Qui donc me rendra à la vie ? Qui saura percer la cuirasse de boue dans laquelle je me mure ?

« Ô viens mon angelot, viens me chercher ! Ramène ce corps brisé et son âme endeuillée, montre moi de nouveau la lumière, une dernière fois ».

Car je vais mourir. Tes yeux miroir du monde et de ses tendresses, je veux les goûter à nouveau, y plonger de tout mon être.

« Reviens à moi petit ange. Si naguère tu buvais avec délicatesse la source de mes paroles, je t’en supplie, reviens moi. »

Maudits soient les affects de l’homme. Tristesse et joie, incestueuses moitiés, se succèdent au gré des humeurs. Elles bâtissent et détruisent chacune l’œuvre de l’autre.

L’une est terrestre, angoissante, d’un mauve piquant à la mine froide et humide, et dégage un parfum ambrée.

L’autre est aérienne, légère, d’un vert émeraude scintillant de pellicules d’or, chaude aux nuances florales.

Toutes deux s’affrontent au sommet du Moi. Quand l’une renversera l’autre, son corps et ses idéaux à jamais erreront dans les limbes.

« Je me meurs loin de toi. Vois comme je dépéris ! »

Mes forces me quittent… Je ne goûte déjà plus le délice charnel, et les quelques souvenirs que mon esprit renferme ploient sous les lys constellés de la mélancolie. Bientôt il ne restera que cette chaleur étouffante irradiant ma poitrine.

Ici tout est grouillant. Des êtres rampants, des démons agonisants, des ténèbres sans fin sont mes points cardinaux. Submergé de toute part de la lueur du cauchemar, mon corps devient plus léger. Alors ces spectres entreront, ils entameront une dance pour moi. Dans un silence qui édifiera mon âme, il danseront encore et encore. Ils guetteront la moindre abdication, la plus petite faiblesse. Puis, comme des charognards, tuant le silence d’un râle rauque, ils déposeront sur ma bouche un ultime baiser.

« Mais je ne faiblis pas. Mon ange, sache que je ne faiblis pas, car le véritable courage est dans le cœur du guerrier. »

Seule cette volonté pure me maintient éveillé. Des voix sinistres portent ombrage à mon esprit, elles osent déclarer que tu ne veux pas m'entendre, que je suis indiciblement seul. Je ne saurais les croire, car j’estime la gloire de tes charmes. Au pur amour je m’accoutume, et je défie encore les ombres.

« As-tu oublié ton héraut, le farouche combattant de ton bonheur, le pâtre de tes rêves enchantés, celui qui donna jadis sa vie pour risquer un seul de tes regards ? »

« Mon être tout entier, consacré en cet instant, ne peux t'oublier. Je guette une dernière étreinte, mais déjà je n’ouï plus la rumeur de ton corps… »

Ah ! Dieu ! Les voix démoniaques résonnent dans ma tête. Elles plantent sur mon crâne la sombre lance de l’Effroi, et murmurent ton plaisir à me voir souffrir. Je déchire de mes ongles leurs mensonges, mais leurs cris s’accentuent. Le chant de mon âme s’épuise contre l’ennemi innombrable.

Sous les assauts de la horde innommable, dans ce gouffre puant et sans fond, je t’invoque, ô mon ange ! Souviens-toi des jours anciens, souviens-toi du temps où nous partagions nos solitudes ! Ecoute le déchirement de mon cœur ! Tu ne peux ignorer la nature mystique qui l’anime ! Toute vérité passe par le mouvement emporté de son amère pureté qui réclame la protection de tes bras.

« Reviens me voir et m'entendre, ensemble nous élèverons nos âmes bien au-delà de ces miasmes morbides où pourrit l'humanité. Viens me chercher petit ange, car les ténèbres a présent ont triomphé de mon existence. »

Transylvania


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Les lèvres asséchées des amours assassines

Subtilement sur ce col se sont apposées

Croquent les coruscantes canines nacrées !

Mordillent dans l’écarlate plaie la chaire fine.

 

Que de nuques d’albâtres finement sculptées !

Et tant d’échines ceintes de ces ardents baisers !

Mais Hélios chante à ton âme corruptrice

L’éternel fardeau des foudres du solstice.

 

Entends-tu les plaintes de vierges romantiques ?
Arrose leurs prières de souffles oniriques !

Le blême cortège de tes pensées errantes


Attise les brasiers de leurs vies décadentes.
Dans ce dédale, entre les ruines farouches

Repu tu titubes et regagnes ta couche.